Cinq femmes et un matin de printemps à Paris

Cinq femmes et un matin de printemps à Paris

6 août 2026

En mai, Paris est incroyablement beau après une pluie matinale. Mon calendrier affiche un week-end prolongé; la ville est à moitié vide et mes pieds me portent d’eux-mêmes. Le rythme lent de la capitale encore endormie – qui semble tout juste s’être débarbouillée mais qui somnole encore – m’invite à ralentir le pas, et j’observe avec émerveillement ses contours, décomposant mentalement ce que je vois en moments historiques. Comme ici, par exemple, dans l’amphithéâtre gallo-romain des Arènes de Lutèce, voisin du Quartier latin, qui, né pendant le XIIe siècle, est le centre d’éducation et de philosophie de Paris depuis des siècles.

Ce sont des symboles caractéristiques de Paris ; j’aimerais bien savoir combien d’autres femmes ukrainiennes se sont également promenées dans ces rues — en vacances, pour étudier, ou comme moi, en migration. Il faut l’admettre, leurs noms résonnent aujourd’hui plus rarement que je ne le souhaiterais, mais leurs traces resent ici, tout près, dans l’air humide, dans la lumière mielleuse et dans ce silence matinal parisien.

Anna

Je me dirige vers l’île de la Cité, le soleil plissant mes yeux. Soudain, comme au cinéma, j’aperçois un petit cortège qui s’avance lentement sur l’un des ponts (probablement en bois à l’époque): des chevaux, quelques gardes et une silhouette gracieuse vêtue d’une cape sombre et visiblement coûteuse, la tête couverte, mais avec une posture très sereine — je la reconnais: Anne de Kyiv, fille du célèbre prince de Kyiv Iaroslav le Sage et d’Ingegerd de Suède. Fiancée du roi, elle a foulé le sol français près de mille ans avant moi. Selon la tradition de l’époque, son couronnement fut le point culminant de son mariage avec Henri Ier à Reims, le 19 mai 1051. Et bien que, tout comme la France dans sa forme actuelle, une capitale permanente au sens moderne n’existait pas encore, Anne a incontestablement enrichi sa vie et son héritage en apportant ici notre langue, notre éducation, notre culture du livre, notre diplomatie et notre rationalité politique. Après la mort de son époux, le roi Henri Ier, Anne devint régente pour le jeune Philippe Ier et dirigea l’État aux côtés du comte Baudouin de Flandre. Sa signature ANNA REGINA sur les chartes royales n’est pas une simple formalité, mais le témoignage d’une participation réelle aux décisions de l’État. Elle fut une reine qui ne restait pas en retrait, mais qui agissait.

1 Photo_ Wikimedia

De nombreux textes seront écrits à ce sujet par la suite. On peut également trouver des monuments à la mémoire d’Anne aussi bien à Kyiv qu’à l’abbaye Saint-Vincent de Senlis, où elle passa les années mûres de sa vie. Mais à ce moment-là, elle passe devant moi à quelques mètres seulement, et je perçois une senteur: non pas de parfum, mais de drap humide, de cheval, et d’une chaleur herbacée venue de loin. Anne de Kiev m’apparaît un instant non pas comme une reine, mais comme une femme qui vient tout juste de traverser le pont entre deux mondes.

Je ne tente même pas de la suivre, le pont reste derrière moi, et en moi grandit le sentiment qu’aujourd’hui, je voyagerai dans le temps plus d’une fois.

Marco

Et voici qu’à nouveau, la ville ancienne commence à se transformer : le bois sous mes pieds devient pierre, les rues s’emplissent d’un arôme de café, les ombres s’étirent et les maisons grandissent. Pleine de curiosité, je constate que je ne suis plus au XIe siècle, mais quelque part au milieu du XIXe. Après la pluie, bien que différent, tout reste reconnaissable : la lumière, toujours aussi scintillante, est désormais reflétée dans le verre des vitrines, sur les pavés et sur les parapluies. Lentement, je sors de l’ombre de l’arche. La pluie vient de cesser. Ici aussi, c’est le silence, et je vois devant moi une petite librairie aux vitres embuées dont la porte ne cesse de s’ouvrir, laissant entrer et sortir ses visiteurs. Mon attention est à nouveau saisie par une femme qui, cette fois-ci sans escorte, se déplace sans hâte. Tenant dans ses mains quelques cahiers enveloppés dans du papier, elle s’arrête un instant sous l’auvent, et effleure de ses doigts la pierre humide du mur, comme pour s’assurer de la réalité de ce moment. Il y a en elle quelque chose de commun avec sa prédécesseure, mais cette fois, il ne s’agit pas de pouvoir, mais plutôt d’un sentiment d’indépendance. Inspirée et presque un peu rêveuse, cette femme apparaît à mes yeux – tout autant que celle qui a traversé la Seine plus tôt – comme située entre deux mondes. Elle semble remarquer mon regard et sourit poliment en inclinant très légèrement la tête. Je reconnais aussitôt ce sourire: c’est Marko Vovtchok!

2 Photo_ Wikimedia

Intellectuelle reconnue du XIXe siècle et figure majeure de la littérature ukrainienne que le “Grand Kobzar” Taras Chevtchenko appellera propre “fille”, Maria Vilinska (1833–1907) déménage en France avec son fils, et affirme ainsi son indépendance en rompant son mariage avec Opanas Markovytch. Inspirée, déterminée, courageuse, hors du commun et armée d’un cercle brillant, elle vient probablement de quitter son lieu d’écriture, et n’est pas encore tout à fait revenue dans le monde réel. C’était peut-être l’une de ses réunions avec Jules Vernes, collègue et ami, car ce n’est un secret pour personne qu’il appréciait hautement sa contribution à l’art littéraire et son français parfait. Il lui fit d’ailleurs un cadeau véritablement extraordinaire en lui accordant le droit exclusif de traduction vers le russe de toutes ses œuvres. En l’observant de près, j’appercois clairement comment elle porte en elle cette obstination propre à la femme ukrainienne, celle qui ne permet pas aux circonstances de faire barrière à la volonté. Pour elle, Paris n’était pas le refuge d’une fugitive, mais un espace de liberté où elle pouvait être elle-même, subvenant à ses besoins et à ceux de son fils par son propre travail. Il n’est pas surprenant que sa trace dans Paris prenne pour moi un relief plus marqué et plus vivant.

Sonia

Je pousse la porte du Café Le Procope, qui abrite les senteurs de ses livres et de son café. Les boiseries sombres s’élèvent presque jusqu’au plafond, comme si elles conservaient la chaleur des centaines de voix qui ont résonné ici bien avant moi. Les miroirs aux cadres dorés captent la lumière des lampes — douce, jaunâtre, un peu théâtrale — et la décomposent en reflets qui glissent sur les tables, les plateaux de marbre et les anciennes gravures sur les murs. Pour animer l’instant, j’invite dans mon imaginaire une femme vêtue de la robe “simultanée” signée Delaunay — et les miroirs anciens capturent soudain des couleurs inédites qui n’avaient encore jamais entrées ces lieux. Paris a toujours su marier les époques comme s’il ne s’agissait que de nuances différentes d’une même lumière.

3 Photo_ Wikimedia

Sonia Delaunay n’est pas seulement une artiste, c’est la femme qui a appris à Paris à voir la couleur autrement. Originaire d’Ukraine, c’est Paris qui est devenu la ville où son talent s’est pleinement révélé, et où elle a créé son propre langage: celui des rythmes, de la lumière et du mouvement.

Sonia était peintre, designer, styliste et décoratrice. Dans chaque rôle, elle est restée fidèle à elle-même: audacieuse, moderne, libre. Elle fut la première à prouver que l’art pouvait vivre non seulement sur la toile, mais aussi dans les tissus, les intérieurs, les vêtements, et dans le mouvement de la ville. Ses robes “simultanées” sont devenues le symbole d’une époque où Paris découvrait une nouvelle esthétique, celle de la couleur en mouvement.

En 1964, le Louvre lui a consacré une exposition, faisant d’elle la première femme de sa vie à recevoir un tel honneur. Ce fut le moment où la France a officiellement déclaré: “Sonia Delaunay fait partie de notre histoire culturelle.” Cependant, dans ses couleurs vivaient les souvenirs de son enfance lumineuse en Ukraine, qu’elle évoquait comme ses premières expériences d’ornements éclatants, de robes de fête, et de contrastes qui deviendront plus tard le socle de son langage artistique. Sonia Delaunay, c’est Paris qui bouge.Paris qui rayonne. Paris qui respire la couleur.

Mariya

Après une courte pause, je m’insère dans le boulevard Saint-Germain en passant devant le jardin du Luxembourg, et à chaque pas, Paris se fait plus silencieux, comme s’il me préparait à une nouvelle rencontre. Sous le bruissement des feuilles encore humides du cimetière de Montparnasse, je me dirige vers le lieu où repose Maria Bashkirtseff. L’air y semble plus dense qu’en ville, comme si les pierres n’étaient pas pressées de révéler les histoires qu’elles retiennent en elles. Les arbres se dressent en lignes droites, comme dans un vieil album photo où chaque page est le destin propre à quelqu’un.

J’avance lentement entre les allées et soudain, il me semble que le silence commence à résonner. Non pas à travers des voix, mais à travers son atmosphère. C’est cette intonation là que l’on retrouve dans ses lettres à Guy de Maupassant : un peu ironique, un peu fatiguée et un peu trop honnête pour son époque.

4 Photo_ Wikimedia

Maria Bashkirtseff — artiste, écrivaine et diariste ukrainienne qui n’a vécu que 25 ans, mais qui a réussi à laisser une trace qui aurait suffi pour plusieurs vies — repose ici, dans ce Paris qu’elle désirait tant conquérir. Sa tombe n’est pas particulièrement éclatante, mais elle est reconnaissable : un marbre blanc, légèrement vieilli, avec cette dignité contenue qui était celle de son journal.

Je m’arrête près d’elle, en parcourant dans ma mémoire les détails de leur correspondance. Elle voulait être vue, entendue, comprise, et que sa parole ait du poids. Leur échange n’a duré que quelques mois. Elle lui écrivait avec cette audace que n’ont que ceux qui sentent que leur temps est compté. Et lui répondait avec cette curiosité que suscitent les personnes qui n’ont pas peur d’être elles-mêmes.

Et c’est peut-être pour cela que je reviendrai ici; non pas pour y trouver quelque chose, mais pour ressentir à nouveau ce silence dans lequel le passé et le présent se reconnaissent si facilement.

Car aujourd’hui, je n’ai pas marché seule dans Paris.

Anna, Marko, Sonia, Maria — chacune d’elles a marché à mes côtés, dans son propre temps, dans sa propre lumière, dans sa propre vérité.

Et je commence à ressentir que leurs histoires ne se sont pas achevées ici, dans ces rues. Elles se poursuivent en moi, dans mes pas, dans ma motivation quotidienne, dans mon mouvement vers l’avant.

Alors, je sauvegarde mentalement ce moment comme une carte postale : un Paris où les femmes ukrainiennes ne se perdent pas dans l’histoire, mais se reconnaissent à travers les siècles.

À la prochaine visite — et à la prochaine rencontre.

Le dossier est préparé par

Autrice du texte:

Victoria Andrela

Traducteur:

Volodymyr Gain

Éditrice d'images:

Anna Domanska

Coordinatrice de la traduction:

Olga Gavrylyuk

Coordinatrice des gestionnaires de contenu:

Kateryna Yuzefyk

Responsable des opérations chez Ukraїner International:

Iryna Stepaniak

Rédacteur en chef d'Ukraïner International:

Christopher Atwood

Découvrez l'Ukraine au-delà des gros titres - des histoires qui vous inspirent, livrées à domicile

Nous partageons ce sur quoi nous travaillons actuellement