« Chaque fois qu’une attaque survient, l’attention portée au secteur du livre connaît un nouveau pic. L’enjeu est de transformer cet intérêt ponctuel en soutien durable », explique la vice-ministre de la Culture, Bohdana Laiouk. Après la frappe russe contre un entrepôt de livres à Sviatopetrivske, un village situé près de Kyiv, où des milliers d’ouvrages ont été détruits par le feu, nous avons interrogé des éditeurs sur l’avenir du livre en Ukraine.
Cet été, éditeurs, libraires et imprimeurs ukrainiens ont vécu dans une tension permanente : les frappes russes ont détruit, les unes après les autres, des milliers, parfois des millions de livres. La Russie a visé des centres logistiques, des entrepôts, des imprimeries et l’ensemble de la chaîne du livre. Selon le média Tchytomo, les maisons d’édition les plus touchées en juillet ont été BookChef et Knygolav ; durant la première moitié du mois d’août, Ranok, KnygoLend, Faboula, Readberry, Korali Books, Nash Format, Laboratoria, BookChef et RM ont également subi d’importantes pertes. Le 28 août, la Russie a frappé un entrepôt de Nova Pochta à Sviatopetrivske, près de Kyiv, où étaient stockés aussi bien les ouvrages de petits éditeurs au catalogue de quelques titres que ceux de certaines des plus anciennes maisons d’édition du pays.
Les pertes sont encore en cours d’évaluation, mais une chose est déjà certaine : l’édition ukrainienne va changer. Comment ? Nous en avons discuté avec Bohdana Laiouk, ainsi qu’avec des représentants des maisons d’édition Osnovy, Laboratoria, Khto Tse ?, Creative Women Publishing et A-BA-BA-HA-LA-MA-HA. Nous leur avons également demandé de nous présenter un ouvrage dont le tirage a été touché par les attaques.
Le 16 août 2026
une frappe russe sur Kyiv a provoqué un incendie majeur au marché du livre de Petrivka (près de la station Potchaïna).Les chances de survie du livre ukrainien
Bohdana Laiouk arrive à notre rencontre avec un livre devenu un véritable artefact : un exemplaire partiellement brûlé lors de la frappe contre le groupe éditorial Ranok.
Photo : Khrystyna Koulakovska.
Photo : Khrystyna Koulakovska.
« Cet ouvrage traduit illustre à quel point le secteur du livre ukrainien s’est développé depuis 2014. Nous sommes devenus une véritable industrie. Aujourd’hui, l’essentiel est de préserver cette industrie. Mais elle va changer profondément, et nous le constaterons très bientôt : dans la diversité des titres publiés comme dans le choix des auteurs. Aujourd’hui, l’Ukraine dispose d’une riche offre de publications de niche et de traductions originales. Pour qu’elles existent, il faut des ressources. Or ces ressources vont diminuer. Cela signifie qu’il y aura moins de livres inattendus, moins de projets singuliers proposant de nouvelles expériences de lecture. Les premiers livres d’auteurs ukrainiens seront eux aussi touchés. »
Le ministère de la Culture organise régulièrement des réunions de coordination réunissant non seulement des éditeurs, mais aussi des représentants des librairies, des bibliothèques et des salons du livre. Comprendre les défis, identifier les besoins et écouter les propositions constitue la première étape vers des solutions concrètes.
« Le budget de l’État est extrêmement limité. Dans ce contexte de restrictions permanentes, nous cherchons à faire en sorte que chaque hryvnia consacrée au livre ukrainien soit utilisée de la manière la plus efficace possible. »
L’un des principaux défis consiste aujourd’hui à diffuser rapidement les tirages, à les répartir sur plusieurs sites afin qu’ils ne restent pas immobilisés dans les entrepôts et puissent rejoindre au plus vite les librairies, les bibliothèques et les foyers.
« Un livre a beaucoup plus de chances de survivre dans une bibliothèque personnelle que dans un immense entrepôt. C’est pourquoi je conseille à chacun de choisir les livres qui l’intéressent, de les offrir ou simplement de les acheter. »
Comme la perte du tirage de quelques ouvrages peut suffire à mettre en péril une petite maison d’édition, d’importants efforts sont déployés pour éviter leur disparition.Le ministère souhaite notamment : mobiliser des financements internationaux provenant de grands groupes éditoriaux, de salons du livre et de donateurs privés ; créer des programmes de subventions à l’impression ; encourager la publication d’auteurs ukrainiens ; négocier avec les banques des lignes de crédit préférentielles destinées au secteur du livre. Le gouvernement prépare actuellement un vaste plan de soutien.
Premier axe : la reconstruction des entreprises après les attaques :
- Le programme « Vlasna Sprava » (« Mon entreprise ») prévoit des subventions pouvant atteindre 2,5 millions de hryvnias pour soutenir le développement des entreprises.
- Le programme « Crédits accessibles 5-7-9 % » permet aux entreprises touchées par les bombardements d’obtenir jusqu’à 150 millions de hryvnias pour reconstruire bâtiments, équipements et capacités de production, une mesure particulièrement importante pour les imprimeries.
- Les imprimeries peuvent également bénéficier de subventions destinées aux entreprises de transformation industrielle, pouvant atteindre 16 millions de hryvnias pour la remise en état des installations endommagées. Le financement repose sur un système de cofinancement : 80 % pris en charge par l’État, 20 % par l’entreprise.
Deuxième axe : soutenir le marché du livre et l’accès à la lecture:
- Préparation d’une subvention publique destinée aux librairies afin de compenser une partie des loyers.
- Relance du programme national d’acquisition de livres ukrainiens pour les bibliothèques publiques.
- Programmes de l’Institut ukrainien du livre visant à soutenir les nouvelles publications, la traduction de la littérature ukrainienne et la promotion de la lecture, notamment via le dispositif eKnyha.
- Extension prévue du programme eKnyha aux parents de nouveau-nés.
- Développement d’un volet consacré au livre dans l’initiative Tyssiatchovesna 2027, destinée aux éditeurs et aux auteurs.
Troisième axe : mobiliser les partenaires internationaux:
- la reconstruction de l’imprimerie kharkivienne Factor-Druk, financée avec le soutien de la Fondation Howard Buffett, constitue déjà un exemple de coopération réussie.
- Des projets menés avec l’UNESCO et d’autres partenaires internationaux soutiennent bibliothèques et acteurs culturels, notamment à Kharkiv et dans les régions de première ligne.
- Le ministère de la Culture travaille avec la Kyiv School of Economics, le festival Book Arsenal et l’Institut ukrainien du livre à la création d’un programme de subventions dédié aux petites maisons d’édition.
En résumé, l’objectif du ministère est de construire un système permettant au secteur du livre de bénéficier, après chaque frappe russe, d’un accès rapide aux financements, à la reconstruction et à des mécanismes d’assurance.
Selon Bohdana Laiouk, chacun peut agir en faveur du livre ukrainien, même sans achat direct :
« Il faut parler des livres que l’on aime. Lorsqu’une attaque se produit, l’attention envers le secteur augmente brusquement. Notre défi est de transformer cette attention passagère en un soutien constant. »
Osnovy : que l’État fasse ce que seul l’État peut faire
« Ces derniers mois, avec ma directrice adjointe chargée de la logistique, nous commencions souvent nos matinées en consultant les informations sur les frappes contre les terminaux de Nova Pochta. Et nous nous écrivions aussitôt : le nôtre ou pas le nôtre ? »
Photo : Khrystyna Koulakovska.
Andriy Vychnevskyï, copropriétaire et directeur de Osnovy. Photo : Khrystyna Koulakovska.
Ainsi parle Andriy Vychnevskyï, copropriétaire et directeur de Osnovy, l’une des plus anciennes maisons d’édition ukrainiennes, spécialisée dans les essais de référence, les livres d’art et les ouvrages au design éditorial particulièrement ambitieux.
Anticipant ce scénario, Osnovy avait transféré une partie du tirage de chacun de ses livres vers une autre région du pays. Le 28 août, l’entrepôt touché ne contenait donc plus l’intégralité des stocks.
« La mauvaise nouvelle, c’est que 40 % de nos livres ont brûlé. La bonne, c’est que les 60 % restants ont survécu. »
Pour la plupart des titres, environ 40 % du tirage a été perdu. Pour certains ouvrages, il reste moins d’une centaine d’exemplaires. L’éditeur a prévenu ses lecteurs qu’aucune réimpression immédiate n’était prévue.
Osnovy poursuit sa collaboration avec Nova Pochta pour répartir davantage ses stocks et cherche des solutions adaptées à un marché où la rapidité de livraison constitue un avantage concurrentiel essentiel.
« L’entrepôt détruit nous permettait d’expédier un livre dans les 90 minutes suivant une commande passée sur notre site. Une personne à Kyiv pouvait commander à deux heures du matin et retirer son colis dès neuf heures au bureau ou à la consigne Nova Pochta. Cela ne sera plus possible aujourd’hui. »
Pourtant, grâce à la décentralisation d’une partie des stocks, les expéditions n’ont pas cessé après la frappe, alors même que le nombre de commandes était multiplié par dix.
« Cette vague de soutien de la part des lecteurs a redonné du courage à une équipe profondément affectée. Pour les propriétaires, il s’agit d’une perte financière. Pour les employés, c’est la perte d’une partie de leur travail, de leur cœur, de tout l’amour qu’ils investissent dans chaque livre. »
En outre, cela permet aussi de poursuivre le programme éditorial prévu.
« Publier un livre exige aujourd’hui des investissements importants, alors que les revenus reviennent très lentement, progressivement et par petites sommes. Pour continuer à fonctionner, nous avons besoin de trésorerie. Or l’argent se raréfie pour tout le monde. C’est pourquoi ce soutien des lectrices et des lecteurs est inestimable, et sa valeur dépasse largement la seule dimension financière. »
Nova Pochta cherche également des moyens de soutenir les éditeurs et leur a proposé une indemnisation, bien que le contrat ne l’oblige pas à couvrir ce type de risque. Quant au soutien de l’État, Andriy Vychnevskyï estime qu’il ne faut pas lui transférer toutes les difficultés du secteur, mais que certaines décisions sont vitales pour son avenir.
« À la place du ministère de la Culture, je me concentrerais sur les questions de politique publique, c’est-à-dire sur les problèmes que personne d’autre ne peut résoudre. N’importe quel éditeur peut solliciter un prêt auprès d’une banque. En revanche, seul l’État peut créer des conditions spécifiques permettant à ce financement d’être réellement accessible. »
Selon Andriy Vychnevskyï, il faut également changer la manière dont cette situation est présentée : il ne s’agit pas seulement de la destruction de livres, mais bien d’une crise de l’édition.
« L’ampleur des pertes est colossale. Les liquidités disponibles dans le secteur diminuent, ce qui freinera inévitablement la production éditoriale. Puisque les livres constituent une arme essentielle dans la guerre de l’information, cette crise représente une menace pour la sécurité nationale. »
Un autre soutien majeur que l’État pourrait apporter aux éditeurs ukrainiens serait de lutter activement contre le piratage et la contrebande.
« En contrepartie de l’aide apportée par les organisations internationales, l’État pourrait prendre des engagements concrets dans la lutte contre ces phénomènes. La protection de la propriété intellectuelle s’inscrit pleinement dans la dynamique de l’intégration européenne de l’Ukraine. »
Andriy Vychnevskyï propose plusieurs mesures concrètes. Premièrement, inscrire l’édition et la distribution du livre parmi les secteurs critiques et vulnérables, ainsi que parmi les domaines prioritaires pour l’accès aux crédits à taux préférentiels. Cette mesure est essentiellement formelle, mais sans elle, aucun dispositif spécifique de financement ne peut être mis en place.
Deuxièmement, définir un taux minimal, optimal et maximal pour les programmes de prêts préférentiels destinés au secteur du livre, afin de déterminer quelle part du coût peut être assumée par les éditeurs et quelle part doit être prise en charge par l’État.
Troisièmement, mettre en place des garanties publiques permettant aux éditeurs d’accéder au crédit. Les banques exigent des garanties, mais les maisons d’édition possèdent rarement des actifs matériels susceptibles d’être mis en gage. Les livres eux-mêmes ne sont généralement pas considérés comme des garanties suffisantes. Des garanties d’État pourraient donc lever cet obstacle.
Quatrièmement, créer un programme d’assurance des risques à conditions préférentielles.
Photo : Khrystyna Koulakovska.
Andriy Vychnevskyï a choisi de présenter le livre « Za Tchotyroma Zaïtsiamy » (À la poursuite de quatre lièvres). Pour la première fois, cet ouvrage réunit sous une même couverture la pièce « Na Kojoumiakakh » d’Ivan Netchouï-Levytskyï et son adaptation par Mykhaïlo Starytskyï, « Za dvoma zaïtsiamy » (Après deux lièvres), qui a rendu l’histoire célèbre. Cette dualité se retrouve dans toute la conception du livre : l’ouvrage possède deux faces et doit être retourné pour lire la seconde pièce. La première version est imprimée sur papier crème, dans des tonalités plus sobres ; la seconde sur papier blanc, accompagnée d’illustrations colorées. Afin de faciliter la lecture des textes théâtraux, l’ouvrage fait appel à plusieurs polices de caractères et à une mise en page particulièrement élaborée.
« Nous utilisons très rarement des polices gratuites et nous n’employons jamais celles qui ont des “oreilles russes”. Nous achetons des licences et soutenons les créateurs ukrainiens de caractères typographiques. »
Outre une préface littéraire, le responsable de l’édition, Mykhaïlo Nazarenko, a ajouté un important commentaire historique consacré à la musique, à la vie quotidienne, à l’architecture et à la géographie du Kyiv de la fin du XIXᵉ siècle.
Il s’agit de l’un des ouvrages les plus complexes et les plus coûteux à produire dans le catalogue d’Osnovy. Après cette frappe, il en reste moins d’une centaine d’exemplaires.
« Laboratoria » : tenir bon et sortir plus forts
Plus de 120 000 livres des éditions Laboratoria étaient stockés dans l’entrepôt situé près de la station de métro Potchaïna. Bien que la partie centrale du bâtiment ait été détruite, les pompiers ont réussi à maîtriser l’incendie, ce qui a permis de sauver une partie des ouvrages entreposés sur les côtés. Laboratoria a alors organisé une vente des exemplaires récupérés, à laquelle le public a largement répondu.
« C’est sans doute la meilleure réponse à une tentative de destruction des livres : non seulement les sauver de l’entrepôt, mais surtout faire en sorte qu’ils soient lus. »
C’est ce qu’explique Anton Martynov, éditeur et militaire en service. Selon lui, l’ampleur même des entrepôts détruits démontre qu’enfin, l’édition en Ukraine est devenue une véritable activité économique. Cela se traduit par des processus professionnels, une solidité financière accrue, la possibilité de publier un grand nombre de traductions récentes et de faire émerger de nouveaux auteurs ukrainiens.
Photo : Khrystyna Koulakovska.
Anton Martynov, éditeur et militaire en service. Photo : Khrystyna Koulakovska.
« L’édition ukrainienne a dépassé le stade artisanal. En 2023-2024, l’Ukraine figurait parmi les marchés de droits de traduction connaissant la croissance la plus rapide au monde. Les Européens le voient et ont intérêt à ce qu’une industrie éditoriale forte existe ici. Son potentiel repose sur un marché intérieur de 30 millions de personnes, auquel s’ajoute une diaspora d’une taille comparable à l’étranger. »
Mais ces frappes risquent aussi d’avoir des conséquences durables. L’une des plus importantes est la réduction de la diversité éditoriale. Et cela va bien au-delà de la simple disparition de quelques ouvrages de niche.
« Depuis 2022, de nombreux livres de genres variés ont été publiés dans d’excellentes traductions et avec une qualité éditoriale remarquable. Nous avons ainsi balayé l’argument selon lequel il n’y aurait rien à lire en ukrainien. Aujourd’hui, nous faisons face à un choix : soit nous investissons dans cette industrie, soit nous laissons les livres venir de l’étranger. Pendant encore plusieurs décennies, l’anglais ne sera pas la langue de lecture courante de l’ensemble de la population ukrainienne, il est donc évident de quelle langue il s’agira. Nous sommes arrivés à une période où nous n’avons plus besoin du livre russe. Mais si nous ne résistons pas à cette concurrence, il reviendra. Soutenir les éditeurs, c’est donc défendre les intérêts nationaux, la production culturelle nationale et l’indépendance culturelle du pays. »
Selon Anton Martynov, plusieurs mesures structurelles pourraient renforcer durablement le secteur du livre ukrainien.
La première consiste en une modernisation à grande échelle des fonds des bibliothèques, en remplaçant les anciennes éditions soviétiques par de la littérature ukrainienne contemporaine et des traductions récentes.
« Pour les lecteurs, cela signifie un accès à la culture et au savoir contemporains, quel que soit leur revenu ou leur lieu de résidence. Pour les éditeurs, cela permet de répartir les tirages à travers tout le pays au lieu de concentrer des dizaines de milliers d’exemplaires dans quelques grands entrepôts. »
La deuxième mesure serait la création de programmes de subventions pour la traduction en ukrainien d’œuvres européennes et internationales.
« La guerre ne doit pas conduire l’Ukraine à l’isolement culturel. »
La troisième consisterait à financer la production de versions numériques et audio des ouvrages, afin de réduire considérablement la dépendance aux stocks physiques.
« Ce n’est plus seulement une question de développement du marché, mais de résilience de la culture ukrainienne en temps de guerre. »
Photo : Khrystyna Koulakovska.
Anton Martynov a choisi un livre qu’il garde avec lui pendant son service militaire et qu’il a découvert en 2024, sans imaginer alors à quel point son contenu résonnerait avec la situation actuelle de sa maison d’édition. Il s’agit de « Le Livre en guerre. Bibliothèques et lecteurs en temps de conflit » d’Andrew Pettegree.
« Cet ouvrage montre comment la lutte contre les livres a souvent été une lutte contre la culture elle-même. Toutes les armées d’occupation détruisent les bibliothèques et les infrastructures culturelles lors de leurs avancées, et plus encore lors de leurs retraites. C’est un mal universel. Le fait d’avoir lu ce livre m’a aidé à me remettre plus vite de ces frappes : on comprend que ce type de situation s’est déjà produit, que les livres ont souvent été détruits, mais jamais anéantis. Les éditeurs britanniques, par exemple, ont subi d’immenses pertes pendant la guerre, mais ils ont continué d’avancer parce que le livre reste un élément essentiel de la vie humaine. »
« Khto Tse ? » : des pertes fatales
Depuis 2025, Khto Tse ? publie des ouvrages consacrés à la psychologie et à la société contemporaine. La maison d’édition se définit comme un éditeur de « littérature de l’expérience ».
Comme l’explique sa cofondatrice, Kira Kos, l’entreprise repose principalement sur deux canaux de vente : son site internet et les librairies. Son modèle financier est fondé sur un réinvestissement permanent des revenus.
« Nos futurs titres dépendent directement de ce que nous gagnons aujourd’hui. Si, par exemple, les chaînes de librairies retardent leurs paiements, nous ne pouvons plus régler l’imprimerie pour les livres suivants. »
La maison comptait beaucoup sur les tirages déjà publiés. Depuis le début de l’année 2026, après un hiver particulièrement difficile, la situation s’était dégradée : baisse des ventes, abandon des bureaux et destruction de plusieurs centaines de livres lors d’une précédente attaque.
Les responsables savaient que les entrepôts de Nova Pochta pouvaient devenir une cible, mais ils ne disposaient ni des ressources ni du temps nécessaires pour réorganiser leur logistique. Le système de stockage et d’expédition proposé par Nova Pochta était à la fois rapide, pratique et économiquement avantageux. Gérer les envois manuellement aurait coûté beaucoup plus cher.
Pendant deux jours après la frappe, l’équipe a vécu dans l’incertitude, espérant qu’une partie des livres, même endommagés, pourrait être sauvée. Finalement, elle a appris que rien n’avait survécu.
Khto Tse ? a perdu 80 % de l’ensemble de son catalogue.
« Pour nous, les pertes sont fatales. Cette frappe rend impossible la poursuite de nos activités. Nous ne pouvons ni maintenir l’équipe ni publier de nouveaux livres. Nous entrons donc dans une pause de longue durée, probablement jusqu’à la fin de la guerre. »
Photo : Khrystyna Koulakovska.
Kira Kos. Photo : Khrystyna Koulakovska.
Kira Kos estime que les programmes de subventions ne constituent pas une solution adaptée à leur situation. La maison les avait envisagés comme un moyen de poursuivre son activité, mais les conditions proposées ne lui convenaient pas.
Par exemple, dans le cadre du programme « Vlasna Sprava », l’aide doit être remboursée indirectement sur plusieurs années via les impôts générés par de nouveaux emplois créés. Or la maison d’édition n’avait pas l’intention d’agrandir son équipe.
« Il est difficile de poursuivre un travail intellectuel lorsqu’on est en mode survie. Nous n’avons pas créé cette maison d’édition pour simplement survivre ; nous l’avons créée pour contribuer au développement de la société. Je ne peux plus offrir à mon équipe les conditions nécessaires pour la soutenir, sur le plan financier comme moral. Même si des subventions existaient, elles couvriraient principalement les coûts de publication, alors qu’une grande partie de nos dépenses concerne le fonctionnement quotidien de la structure. »
Plusieurs précommandes restent actuellement disponibles sur le site. L’éditeur ne lancera pas de nouveaux projets, mais, promet Kira Kos, les livres déjà annoncés verront bien le jour.
« Nous avions déjà commencé à diversifier un peu nos stocks. Certains livres étaient littéralement entreposés chez les membres de notre équipe. Désormais, nous passons entièrement en mode manuel : quelqu’un ira lui-même préparer et envoyer chaque commande. »
L’entreprise a reçu le soutien de plusieurs acteurs engagés socialement. L’impression du livre « Comment être adulte dans ses relations » a été financée par Lovespace, tandis que la Fondation Kredobank achètera 1 000 exemplaires du livre de finance personnelle « La Femme pragmatique » afin de les distribuer dans des bibliothèques. Dans les circonstances actuelles, Kira Kos y voit un symbole fort.
« Un jour, nous avons rencontré les lecteurs d’une bibliothèque. À ma grande surprise, elle accueillait de nombreuses personnes déplacées. Les gens y trouvaient un réconfort. Ce livre propose des conseils adaptés à tous les budgets. Et je me suis dit que lorsqu’une personne peut encore contrôler quelque chose dans sa vie, et l’argent en fait partie, elle retrouve une part de pouvoir d’agir et de confiance en elle. »
Parallèlement, le bureau éditorial de Kira Kos, Punkt Publishing, poursuivra ses activités. Il réalise principalement des livres commandés par des entreprises et des marques. Ces éditions limitées ne sont souvent même pas disponibles en librairie, les commanditaires assurant eux-mêmes leur diffusion.
Parmi les projets à venir figure une initiative inhabituelle pour punkt publishing : une collection consacrée aux classiques de la littérature ukrainienne, qui débutera avec « Énéide » d’Ivan Kotliarevskyï.
Kira Kos est venue à notre rencontre avec son propre livre : « De la fracture est née la force ». L’ouvrage raconte l’histoire de femmes devenues des actrices de premier plan de la guerre : militaires, bénévoles, photojournalistes. Il retrace les transformations profondes que ces expériences ont provoquées dans leur vie.
Parmi les héroïnes du livre figurent notamment : Mariana Mamonova, médecin militaire qui a survécu à la captivité russe alors qu’elle était enceinte ; Roussia Danilkina, devenue vétérane à seulement 19 ans après avoir été blessée au combat ; Choura (Yalta) Riazantseva, qui avait déjà connu la captivité russe en 2014, s’était engagée dans l’armée pour libérer sa Crimée natale et a perdu la vie pendant la guerre.
« Ce livre est une mémoire de l’acte de courage qu’elles ont accompli. Et la Russie a détruit les derniers exemplaires qui nous restaient. »
Pourtant, son histoire ne s’arrête pas là : plusieurs maisons d’édition étrangères, notamment dans les pays baltes, se sont déjà montrées intéressées par sa publication.
Creative Women Publishing : la colère et la capacité à agir par soi-même
La maison d’édition féministe Creative Women Publishing a perdu plus de trois mille livres lors de la frappe contre le centre logistique de Nova Pochta. Cela représentait 45 % de l’ensemble de son stock à ce moment-là. Certains titres ont été entièrement détruits, à l’exception des quelques exemplaires déjà présents en librairie.
Avec Slava Svitova, cofondatrice de la maison d’édition, nous avons visité un autre entrepôt, celui-ci épargné par les attaques. Elle explique qu’une partie des livres y est désormais stockée, tandis qu’une autre a été répartie dans les domiciles des membres de l’équipe. Car rien ne garantit qu’un entrepôt situé dans une autre région soit aujourd’hui une solution plus sûre.
L’équipe n’attendait pas vraiment d’indemnisation de la part de Nova Pochta, même si des évaluations et des discussions sont actuellement en cours.
Nous comptons poursuivre notre collaboration avec l’entreprise. J’éprouve beaucoup d’empathie pour Nova Pochta face à ce qui arrive à ses entrepôts. Nous sommes tous dans le même bateau. Malgré des siècles de lutte contre cet ennemi, il ne semble toujours pas nous connaître. Nous, Ukrainiens, sommes enracinés dans cette terre et nous n’avons aucune intention de la quitter. La destruction des livres suscite une colère saine et donne envie de travailler avec encore plus d’énergie. Alors nous continuons.
Photo : Khrystyna Koulakovska.
Slava Svitova. Photo : Khrystyna Koulakovska.
Après l’attaque, la maison d’édition a reçu une avalanche de messages de soutien et de partages sur les réseaux sociaux.
« Notre site internet est tombé en panne tellement les gens se sont précipités pour commander des livres. Tout cela s’est produit sans aucun appel de notre part : nous nous étions contentés d’annoncer la mauvaise nouvelle. Je n’ai jamais vu un tel niveau d’auto-organisation ailleurs qu’en Ukraine. Beaucoup de personnes achetaient des livres pour les offrir à des bibliothèques. »
La situation a également poussé les éditrices à concrétiser une idée qu’elles avaient depuis longtemps : mettre en place un système de mécénat pour soutenir les projets de la maison d’édition. La demande du public existe clairement. Le mécanisme est actuellement en cours d’élaboration, en concertation avec des comptables et des juristes, afin qu’il soit transparent et compréhensible pour toutes les parties.
Slava Svitova souligne également le soutien apporté par des partenaires de longue date, notamment House of Europe et la Fondation Heinrich Böll en Ukraine, qui ont immédiatement pris contact avec l’équipe pour discuter de différentes formes d’aide.
Elle insiste toutefois sur le fait que Creative Women Publishing cherche avant tout à rester autonome, en développant un modèle économique viable et en faisant face aux difficultés par ses propres moyens. La meilleure façon de les soutenir est d’acheter leurs livres et de parler de leur travail autour de soi, notamment à l’étranger.
« L’Ukraine est bien plus que la guerre. Ce qui me manque souvent de la part des étrangers, c’est une curiosité sincère à notre égard. Pas de compassion pour les victimes. Lisez-nous, découvrez-nous, construisez des projets avec nous non pas parce qu’il y a une guerre, mais parce que notre façon de penser, notre expérience et notre regard sur le monde peuvent vous intéresser. »
Photo : Khrystyna Koulakovska.
Slava Svitova a choisi de présenter l’ouvrage « Celles qui ont créé Pervyï Vinok », un recueil d’essais consacré aux dix-sept autrices du célèbre almanach « Pervyï Vinok » (La Première Couronne), publié pour la première fois en 1887.
« Parmi ces dix-sept autrices, nous ne connaissons généralement que quelques noms : Olena Ptchilka, Lessia Oukraïnka ou Natalia Kobrynska. Pourtant, il y avait aussi la pianiste Olessia Bajanska, Kateryna Dovbentchouk, qui ne savait pas écrire et dictait ses recherches ethnographiques à son frère Mykhaïlo Pavlyk, ou encore Sofia Okounevska, première femme à avoir obtenu un doctorat en médecine dans l’Empire austro-hongrois. Et bien d’autres personnalités tout aussi fascinantes. »
La frappe a détruit 362 exemplaires de ce livre. Il n’en reste aujourd’hui qu’une centaine, et aucune réimpression n’est prévue pour le moment.
« Nous ressentons une colère saine, qui nous motive à poursuivre notre travail d’édition. Derrière cette maison d’édition, il y a des personnes guidées par des convictions. Pour nous, il est important de donner une voix à la diversité des expériences féminines, de préserver et transmettre la mémoire des femmes du passé, de soutenir de nouvelles autrices ukrainiennes, de développer la coopération internationale et de défendre les intérêts de l’Ukraine à l’étranger. Notre mission principale est de renforcer les femmes. »
Notre slogan préféré est : “Une femme avec un livre est une femme dangereuse.” Mon arrière-grand-mère Hania, dont les histoires et les chansons ont bercé mon enfance, ne savait ni lire ni écrire ; lorsqu’elle recevait sa pension, elle signait d’une simple croix. Trois générations plus tard, j’écris des livres et, avec mon équipe, je les publie. C’est notre façon de transformer la réalité et de dire à nos aïeules : “Nous l’avons fait.” Voilà pourquoi nous devons continuer.
« A-BA-BA-HA-LA-MA-HA » : « L’amour des lecteurs est notre or »
« Les Moscovites1Note du traducteur : le terme ukrainien « moscovites » désigne à l’origine les habitants de la Moscovie, État centré sur Moscou et précurseur de la Russie moderne. ont toujours brûlé des livres. On ne peut qu’imaginer ce qu’était la bibliothèque de Mazepa lorsqu’ils ont incendié Batouryn. Ils ont brûlé des livres à la Laure des Grottes de Kyiv, à l’Académie Mohyla de Kyiv, et, dans les années 1960, de nombreux ouvrages anciens ont disparu dans l’incendie d’une bibliothèque scientifique. Peut-être même qu’une partie de la bibliothèque de Iaroslav le Sage s’y trouvait. En détruisant les livres, ils cherchent aussi à détruire notre identité. »
Photo : Khrystyna Koulakovska.
Photo : Khrystyna Koulakovska.
L’éditeur Ivan Malkovytch explique que la frappe du 28 août n’était pas la première fois que des livres des éditions A-BA-BA-HA-LA-MA-HA étaient détruits par le feu. En revanche, c’est la première fois que les pertes atteignent une telle ampleur.
Il a alors adressé un message à ses lecteurs. En retour, des centaines de personnes lui ont écrit pour raconter qu’elles avaient grandi avec les livres de la maison d’édition et qu’elles les achetaient aujourd’hui pour leurs propres enfants.
« L’amour des lecteurs est notre or. Je regrette qu’Instagram ait supprimé cette publication : elle contenait de véritables lingots d’amour. C’est profondément émouvant et cela nous donne la force de continuer. Je ne veux pas me lamenter sur notre sort. Tant que nous serons en vie, nous ferons de notre mieux pour poursuivre notre travail. »
Au départ, la maison d’édition craignait que les pertes atteignent 400 000 dollars. Mais grâce à plusieurs circonstances favorables, elles se sont révélées presque deux fois moins importantes que ce qui était redouté.
Les éditions A-BA-BA-HA-LA-MA-HA ont par ailleurs décidé de renoncer à l’indemnisation proposée par Nova Pochta.
« Eux aussi ont été touchées, leurs infrastructures ont été bombardées. Nous leur sommes reconnaissants de continuer à faire fonctionner leur activité en Ukraine et de ne pas abandonner. »
L’éditeur Ivan Malkovytch. Photo : Khrystyna Koulakovska.
Parmi tous les ouvrages touchés par la frappe, Ivan Malkovytch a choisi l’anthologie « La poésie chevaleresque ukrainienne », un recueil de textes poétiques allant du XIIᵉ au XXIᵉ siècle, consacrés à l’honneur, au courage, au sacrifice de soi et à la fidélité.
Selon la tradition ukrainienne, il existe d’ailleurs une nuance importante entre « rytsar », le chevalier en armure, et « lytsar », la personne guidée par l’honneur et l’intégrité morale.
Ce livre était paru peu avant la frappe.
« Pendant des mois, vous travaillez, vous vous inquiétez, vous modifiez des détails jusqu’au dernier moment. Puis le livre est enfin imprimé. Et une dizaine de jours plus tard, une partie du tirage part en fumée. »
L’anthologie s’ouvre sur un passage de la Chronique des temps passés :
« Lorsque le prince Sviatoslav grandit et devint un homme, il rassembla autour de lui de nombreux guerriers courageux. »
Et elle se termine par un poème de la militaire ukrainienne contemporaine Malva Krjanivska :
« Les ancêtres contemplent l’armée depuis le ciel.
Leurs âmes apaisées reviennent naître parmi nous. »