Les études slaves en France : véritable champ interdisciplinaire ou simples études russes déguisées ?

Les études slaves en France : véritable champ interdisciplinaire ou simples études russes déguisées ?

21 octobre 2026

Dans son essai Un Occident kidnappé, Milan Kundera considère l’appellation « slave » comme un grand danger, propagé par ce qu’il appelle « l’idéologie du monde slave ». Néanmoins, cet adjectif reste activement utilisé, au point de devenir une discipline : les études slaves. Ces études slaves consistent en des recherches sur un ensemble de pays peu défini. Cette étiquette assez floue, qui renvoyait au départ aux pays dont les populations parlent des langues slaves, est aujourd’hui souvent synonyme de la région appelée « l’Europe de l’Est », malgré la présence de pays non slavophones dans la partie orientale de l’Europe et l’extension des langues slaves jusqu’au centre géographique de l’Europe.

Autrice du texte
Iuliya Tryguba

Pour mieux comprendre comment se construit la perception occidentale de cet espace à l’est de l’Allemagne, parfois appelé « le monde slave » ou « l’Europe de l’Est », nous avons décidé de mener une analyse de l’offre de formation sur Mon Master, la plateforme nationale répertoriant les formations de niveau master en France. Sur cette plateforme, nous avons recherché les formations correspondant au mot-clé « slave » afin d’analyser les présentations et les contenus de cours qui visent à former les professionnel·le·s sur la région en question. Sauf mention contraire, la mise en gras dans les citations est de notre fait.

Commençons par quelques chiffres. Le catalogue de Mon Master pour la rentrée 2026 compte 7 746 formations. Sur l’ensemble de ces formations, seuls deux masters apparaissent pour les requêtes « ukrainien » et « bulgare », 16 pour « polonais », 8 pour « tchèque », contre 49 formations correspondant au mot-clé « russe ». Pour les formations « slave », il n’y a que 17 masters proposés. Nous pouvons déjà remarquer qu’il y a une offre plus riche de masters consacrés à la Russie, tandis que les autres pays slavophones sont moins représentés. En outre, une grande partie des formations dites « slaves » apparaît aussi avec la requête « russe », ce qui n’est pas le cas pour les mots-clés « ukrainien », « bulgare » ou « tchèque ». Ceci nous pousse à nous demander si les formations dites « slaves » ne sont pas en réalité des masters d’études russes déguisés. Parmi ces 17 formations « slaves » proposées sur Mon Master, les deux masters de l’Université Paris Cité – Sciences cognitives : Computational Linguistics and AI et Sciences du langage : Theoretical and Experimental Linguistics and Phonetics – ne traitent pas des cultures, langues, histoires ou civilisations slaves. Pour cette raison, ils ne seront pas traités dans cette analyse. Les autres masters peuvent être regroupés en deux catégories : « Langues et sociétés » ou « Langues, littératures et civilisations étrangères et régionales (LLCER) ».

Langues et sociétés

Université de Lorraine – Langues et sociétés : Études slaves

Le master « Langues et sociétés : Études slaves » proposé par l’Université de Lorraine se présente de manière vaste, « vis[ant] à former des spécialistes de l’enseignement secondaire et de l’enseignement supérieur », ainsi que des spécialistes « du monde de la culture, de la diplomatie, du journalisme international, du tourisme culturel, de la traduction littéraire ». Sur Mon Master, il est indiqué que cette formation exige un niveau C1 en polonais ou en russe pour être admissible. Ceci restreint directement les pays « slaves » aux deux pays que sont la Pologne et la Russie. En outre, un examen attentif des prérequis révèle que seule la maîtrise du russe est exigée des candidats.

Photo: Marc Baronnet

Photo: Marc Baronnet

Les étudiants de ce master choisissent entre la spécialisation en langue russe et celle en langue polonaise. Ce choix détermine le pays qu’ils étudieront en détail. Cependant, dans la section de cours « Choix d’orientation », il n’y a aucun cours qui traite de la culture ou de la société polonaise – même si des cours « slaves » généraux sont proposés – contre trois options spécifiquement consacrées à la Russie : « Théâtre & arts du spectacle en Russie » (proposé deux fois) et « Histoire culturelle de la Russie : les Russes et l’Occident ». De même, dans l’unité d’enseignement (UE) « Culture de spécialité : aires slaves », les étudiants ont des cours sur « la culture russe » et ensuite sur « la culture centre-européenne ». Il est difficile de savoir s’il s’agit d’un cours sur la culture polonaise ou sur la culture centre-européenne au sens large. Géographiquement, cette région comprend également les pays germaniques, la Hongrie et quelques pays slaves. Cela crée une certaine inégalité, car la Russie est mise en avant par rapport au reste des pays slaves, en bénéficiant d’options qui lui sont exclusivement dédiées, alors que les autres pays slaves sont généralisés et traités selon des termes assez flous et exclusifs.

Université de Lille – Langues et sociétés Études slaves : polonais, russe (deux masters : en présentiel et en distanciel)

Le master de l’Université de Lille porte la même mention et spécialisation que le master proposé par l’Université de Lorraine. Toutefois, il est plus direct dans son intitulé, en précisant qu’il s’agit d’études de polonais et/ou de russe. La page de présentation de cette formation sur Mon Master utilise des termes généraux et donne peu d’informations concrètes sur le master. La consultation du site web de l’université permet de constater que la présentation de ce master est cohérente et conserve la dualité des options entre les cours sur la civilisation et la langue russes ou polonaises. La brochure du master confirme une représentation équilibrée des cours sur la Pologne et la Russie. Néanmoins, il est curieux que le cours « Pratique de la langue polonaise (zoom) » ait pour prérequis « Maîtrise de russe (niveau licence) ». Les deux langues ne sont pas mutuellement compréhensibles, ce qui amène à s’interroger sur l’utilité et la véritable raison de ce prérequis.

Photo: Descriptif du cours de la langue polonaise : Université de Lille

Photo: Descriptif du cours de la langue polonaise : Université de Lille

Conclusion pour les deux

Les deux masters sont assez cohérents avec ce qu’ils proposent réellement et la manière dont ils sont présentés. Il est seulement difficile de concevoir pourquoi employer l’intitulé « slave » pour les formations qui, en réalité, ne traitent que d’un seul pays de ce groupe. En outre, les deux masters proposent comme l’une des poursuites possibles la préparation à l’agrégation de russe1Le concours national pour devenir professeur·e de l’enseignement secondaire ou supérieur., tandis que cette option n’existe pas pour le polonais. Ceci montre à nouveau une prédisposition en faveur de la Russie et réduit l’attractivité des parcours consacrés à la Pologne.

LLCER Études slaves

Photo: Wikimedia

Photo: Wikimedia

Sorbonne Université – LLCER Études slaves (huit masters)

Sorbonne Université regroupe huit parcours différents sous la mention « Études slaves » : Études hongroises ; Études tchèques ; Polonais ; Études russes et russophones ; Bosniaque, Croate, Monténégrin, Serbe (BCMS) ; Communication, Institutions, Musées en Europe et ses Régions (CIMER) ; Métiers de l’Édition en Europe Centrale et Orientale (MEECO) et Langues, littératures et civilisations d’Europe centrale (allemand, BCMS, hongrois, polonais, russe, tchèque). Malheureusement, son site web ne présente ni description détaillée de chaque parcours ni programme. Ceci empêche d’analyser le contenu des cours.

L’offre de parcours est variée et ne se concentre pas uniquement sur la Russie. Cependant, le choix d’intégrer les études hongroises au sein d’un master d’études slaves paraît singulier. La langue hongroise est une langue finno-ougrienne3Branche de la famille ouralienne, distincte de la famille indo-européenne à laquelle appartiennent les langues slaves.. En plus, la Hongrie a eu une trajectoire historique et culturelle distincte de celle des cultures dites slaves. On peut se demander si le paradoxe « études slaves : parcours études hongroises » découle d’une inattention ou d’une confusion résultant du rapprochement entre les termes « monde slave » et « Europe de l’Est » ? 

Il y a un autre parcours au sein des études slaves à la Sorbonne qui inclut la Hongrie. Il s’agit du parcours Langues, littératures et civilisations d’Europe centrale (allemand, BCMS, hongrois, polonais, russe, tchèque). D’ailleurs, il ajoute une autre langue non slave aux études slaves : l’allemand. L’Allemagne est un pays d’Europe centrale qui joue un rôle important dans cette région. De plus, l’allemand était l’une des langues officielles de la monarchie austro-hongroise avec le hongrois. Cet État historique inclut la plupart des civilisations étudiées par ce master, comme les civilisations tchèque, hongroise, polonaise, allemande, serbe et croate, ce qui peut justifier l’inclusion de l’Allemagne et de la Hongrie dans ce groupe. Toutefois, la civilisation russe, qui fait également partie du champ d’études de ce master, ne se trouve pas au centre de l’Europe, et le russe n’était pas non plus l’une des langues minoritaires de cette région. Ces légères incohérences ne sont pas graves, mais elles mettent en évidence une conception assez ambiguë et peu définie de ce qui est slave, de ce qui est Europe de l’Est et de ce qui est Europe centrale, et montrent aussi une certaine omniprésence de la Russie dans le domaine des études slaves.

La Russie est également au centre de l’intérêt des candidats. Les statistiques de l’année dernière montrent que le parcours Études russes et russophones a la plus grande capacité d’accueil et le plus grand nombre de candidatures : 25 places et 52 candidatures en 2025, contre 17 places et 9 candidatures dans le parcours Polonais, 15 places et 16 candidatures dans le parcours BCMS, 10 places et entre 1 et 23 candidatures selon les autres parcours.

Université Toulouse-Jean Jaurès – LLCER Études slaves

L’Université Toulouse-Jean Jaurès « est la seule université à délivrer les diplômes de Master en Études Slaves sur la région Occitanie » et également le plus grand master de ce qu’elle appelle « études slaves » en France avec la capacité d’accueil de 50 étudiant·e·s. Toutefois, cette capacité d’accueil s’accompagne d’une énorme déception. La première phrase de la présentation sur le site web de ce master est : « Le master “Études slaves” vise à approfondir les compétences des étudiants dans le domaine des Études Slaves, afin de les rendre aptes à effectuer un travail de recherche en langue, littérature et civilisation russes ». Le glissement du terme « slave » vers une focalisation exclusivement russe y est immédiat. Malheureusement, plus nous analysons ce master, plus nous constatons qu’il s’agit d’un master d’études russes camouflé en master d’études slaves. Les coordonnées affichées sur Mon Master en sont la preuve : UFR Langues. Littératures et Civilisations Étrangères – LLCER – Département Langues étrangères – Section Russe et l’adresse e-mail du responsable administratif est secretariat.russe@univ-tlse2.fr.

Photo: Contacts de Master LLCER Études slaves à Université Toulouse-Jean Jaurès : Master d’auteur

Photo: Contacts de Master LLCER Études slaves à Université Toulouse-Jean Jaurès : Master d’auteur

Photo: Caroline Léna Becker

Photo: Caroline Léna Becker

Tout au long de la présentation de ce master, que ce soit sur Mon Master ou sur le site web, le texte commence par « slave » pour vite le remplacer par « russe ». Voici un autre exemple tiré des « Attendus pour être admis dans cette formation » sur Mon Master : « Disposer de compétences dans le domaine des études slaves, avoir une bonne maîtrise des outils linguistiques » et, juste après, un autre point : « être en capacité d’effectuer un travail de recherches en langue, littérature et civilisation russes ». Nous comprenons qu’il faut avoir des bases en études slaves pour effectuer un travail de recherche en études russes dans le cadre de ce master. Dans cette même section, nous constatons que le candidat doit « disposer d’un niveau B2-C1 en russe et en français (pour les non-francophones) ». Avant même d’avoir vu le reste de la présentation et le contenu de cette formation, on serait tenté de remarquer avec ironie que les autres langues slaves deviennent superflues dès lors que seule la Russie est étudiée. 

Dans les objectifs de la formation, l’Université Toulouse-Jean Jaurès mentionne que « le master “Études slaves” vise essentiellement à initier de futurs chercheurs aux différentes dimensions méthodologiques et théoriques du domaine des langues slaves par l’acquisition des compétences techniques et scientifiques », le mot « slave » apparaissant dès le début de cette section. Ensuite, à moins de dix lignes de là, on passe à un autre objectif : « Les enseignants-chercheurs du Master “Études Slaves” se spécialisent dans des domaines variés qui relèvent de la littérature, de la culture, de la civilisation et de la linguistique russes. »

Pour atteindre ces objectifs, selon le site web de ce master :

« Les enseignants-chercheurs des universités partenaires russes, l’Université de Tyumen et l’Université Polytechnique de Saint-Pétersbourg, interviennent lors des séminaires de Master pour présenter les résultats de leurs recherches.

Les étudiants de ce Master bénéficient de séjours en Russie d’un semestre ou d’un an dans le cadre des conventions de coopération internationale signées avec l’Université de Tyumen, l’Université Polytechnique de Saint-Pétersbourg, l’Université de l’Amitié des Peuples (RUDN) à Moscou et l’Université Herzen à Saint-Pétersbourg, ainsi que d’un accord de double diplôme Master avec l’Université de Tyumen. Une ouverture d’un nouveau double Master avec l’Université de l’Amitié des Peuples (RUDN) à Moscou est envisagée. »

Les partenariats avec les autres pays slaves ne sont pas mentionnés.

En outre, l’université justifie l’intérêt de ce master « slave » en disant que « le russe est très présent à Toulouse dans le domaine technique, ou plus précisément aéronautique : il existe une coopération entre la Russie et les entreprises telles qu’Airbus, EADS, Astrium, etc. ». Il est dommage de voir que son monde slave commence et se termine avec la Russie.

Enfin, sur les 120 crédits nécessaires pour obtenir un master en France, seuls quelques cours d’une valeur totale de 13 crédits – ce qui est moins que la moitié d’un semestre (30 crédits) – ne portent pas sur la langue ou la culture russes. Ceci soutient notre impression qu’il s’agit d’un master d’études russes déguisé en master d’études slaves.

Aix-Marseille Université – LLCER Études slaves

Aix-Marseille Université est l’une des deux universités du sud de la France à proposer un master d’études slaves. Sur Mon Master, nous voyons que les attendus pour les candidats correspondent peu à l’intitulé « slave », car ils consistent en :

« Avoir un niveau académique solide sur l’ensemble du parcours de licence (licence validée de LLCER Russe, de Trilingue Anglais-Russe-langue C, de Lettres-Langues avec Russe en langue B, ou diplôme équivalent obtenu dans un pays russophone… Avoir des connaissances solides en langue, littérature et culture russes, ainsi qu’en traduction (thème et version) ».

Aucun attendu incluant l’adjectif « slave » n’est mentionné. Ce n’est que dans les critères d’admission, au troisième point, que le candidat doit démontrer « un intérêt pour la réflexion sur la linguistique, la langue et la littérature russes, ainsi que sur les civilisations et l’histoire des pays slaves ». Cet ajout des pays slaves semble purement nominal, puisqu’il n’apparaît qu’une seule fois. Dans ces mêmes critères, il est également précisé que, dans « le projet de recherche, […] candidat montrera ses capacités rédactionnelles en français et en russe ». Cela indique que le russe est la seule langue nécessaire pour ce master d’études « slaves ». Les critères d’admission comprennent aussi une formulation assez générale : « une attention particulière est portée aux résultats obtenus dans les disciplines en lien direct avec le master sélectif envisagé ». Il faut consulter les pièces et informations demandées pour candidater afin de comprendre ce que cela signifie. Cette section comporte dix questions portant sur les notes obtenues dans les cours de « Littérature russe », « Histoire ou civilisation russe » et « Langue russe » pendant les trois années de licence, ainsi que sur le niveau de russe déclaré. À partir de ces informations, nous constatons que les disciplines en lien direct avec ce master sont celles qui concernent la Russie. La dimension slave annoncée par l’intitulé est perdue de vue.

Aix-Marseille Université. Photo: Wikimedia

Aix-Marseille Université. Photo: Wikimedia

Ensuite, nous nous sommes rendus sur le site web pour étudier en détail la présentation et le contenu de ce master. 

Parmi ses objectifs, ce master déclare :

« Acquérir des connaissances approfondies en langue, traduction professionnelle, histoire des langues slaves, littérature et culture russes, ainsi qu’en histoire des pays post-communistes ; Développer une réflexion sur les phénomènes linguistiques, en particulier sur la syntaxe, la lexicologie, la sociolinguistique et l’histoire de la langue russe ».

Même si les langues slaves apparaissent d’abord, la langue russe est mise en avant par sa répétition et par une mention distincte. On peut supposer que cette prédominance du russe repose sur un amalgame entre pays post-communistes, pays slaves et pays russophones. Cela peut être le cas de certains des pays concernés à cause de l’éradication culturelle de leurs peuples, mais ceci ne constitue pas une vérité générale.

Dans les compétences à acquérir listées dans le contenu de la formation, l’adjectif « slave » n’est mentionné qu’une seule fois (« les domaines liés à la linguistique, la littérature et les études culturelles slaves »), alors que le mot « russe » y apparaît cinq fois avant la mention du mot « slave » : « Maîtriser le russe sous toutes ses formes », « analyser des documents en langue russe anciens et contemporains », « développer des compétences spécifiques dans le domaine du tourisme et de l’accompagnement culturel, en utilisant le russe », « acquérir des compétences pédagogiques avancées pour enseigner la langue et la culture russes », « utiliser efficacement les ressources numériques en langue russe ». 

Côté contenu, chaque semestre comporte au moins 9 crédits sur 30 consacrés à la Russie. Dans les semestres 7-9, ces cours s’intitulent « socle culturel études slaves » et incluent : « linguistique russe, philologie : vieux russe/vieux slave, littérature russe et traductologie ». Au dernier semestre, les 9 crédits comprennent les cours d’« Histoire des pays post-communistes » et de « Philologie : vieux russe/vieux slave ». Il est difficile de comprendre si le cours de philologie assimile à tort le vieux russe et le vieux slave (comme s’il s’agissait de la même langue) ou s’il enseigne les deux. En tout cas, ce rapprochement occulte l’héritage commun de la majorité des langues slaves issues de cet ancêtre, en ne soulignant que l’ancrage historique du russe. Nous n’avons pas pu trouver d’autres détails sur les autres cours. Cependant, l’absence de cours portant sur d’autres pays slaves est remarquable. Il nous semble que ce master aspire à être une formation en études slaves. Malheureusement, il ne l’est pas, car il part d’une vision russe de l’ensemble des pays slaves.

Université de Strasbourg – LLCER Études slaves : russe, bulgare, polonais, serbe, tchèque

L’Université de Strasbourg présente un master d’études slaves assez riche, en précisant dans l’intitulé de ce master les langues et les cultures enseignées. Malgré la liste des langues mentionnées, le russe est privilégié dans les attendus de cette formation. Les candidats doivent avoir une « bonne maîtrise de l’écrit et de l’oral en français et en russe (B2 en français et B1-B2 en russe) ». Aucune autre langue n’est demandée. En se rendant sur le site web, nous comprenons pourquoi. Le russe est la langue d’enseignement.

Cette langue doit permettre de travailler sur des objectifs tels que l’acquisition de « connaissances approfondies en littérature, linguistique, histoire et culture des mondes slaves et tout particulièrement russe » et la préparation « aux métiers nécessitant une bonne connaissance de langues et de cultures des pays de l’Europe de l’Est ». Parmi les axes privilégiés pour atteindre ces buts figurent « littérature, cinéma et culture russe ; histoire du XXᵉ siècle soviétique et connaissance de l’Europe de l’Est contemporaine ». La focalisation sur la culture russe laisse soupçonner que l’histoire du XXᵉ siècle et la connaissance de l’Europe de l’Est se feront du point de vue russe. De plus, le prérequis de la formation est une « licence de lettres russes (ou équivalent) ». Il en résulte que, même si la formation en soi n’applique pas une perspective russe sur le monde dit slave, le prisme d’entrée dans les autres cultures slaves reste la culture russe. Les représentations et idées préconçues russocentrées intégrées au préalable teinteront nécessairement la compréhension et la perception de ces autres civilisations.

Université de Strasbourg. Photo: Kent Wang

Université de Strasbourg. Photo: Kent Wang

Concernant le contenu de ce master, nous disposons de peu de détails. Cependant, les cours d’histoire sont centrés sur la Russie et parfois sur l’URSS, sans couvrir les autres pays. Le cours d’histoire de l’URSS, par exemple, cherche à « comprendre les enjeux de l’histoire russe ; connaître les enjeux passés et actuels de l’espace de l’Europe orientale ». La primauté donnée à l’histoire russe met en doute la neutralité du cours et l’absence de préjugés russes dans son traitement de cette histoire. Le cours d’art contemporain ne propose que des options portant sur le cinéma russe. Cependant, dans la bibliographie du cours, nous retrouvons l’ouvrage Histoire du cinéma ukrainien, ce qui laisse entendre que le cinéma ukrainien fait partie du cinéma russe. Ce choix éditorial tend à priver l’Ukraine de sa souveraineté culturelle en la réintégrant implicitement dans le giron russe. Un autre cours à l’intitulé général, « Langue de la presse », « combine l’enseignement du russe à une éducation aux médias et à l’information », offrant un lieu de plus à la pratique du russe, sans prévoir de place pour la pratique d’une autre langue slave. Ce master propose certainement plus de variété qu’un master d’études exclusivement russes. Néanmoins, nous voyons une prédominance du russe sur tout le cursus, ce qui révèle une optique russe cachée entre les lignes.

Université Bordeaux Montaigne – LLCER Études slaves : monde est-européen

L’Université Bordeaux Montaigne propose un master d’études slaves avec un intitulé singulier qui inclut le groupe nominal « monde est-européen ». En faisant des recherches, nous avons découvert que ce nom est en effet une création récente résultant de l’adaptation de l’université au contexte géopolitique, c’est-à-dire l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022 : « Le parcours monde russe et est-européen a, quant à lui, été remodelé pour donner naissance au master monde est-européen. » Malheureusement, supprimer le mot « russe » de l’intitulé ne change guère la situation. Par exemple, les attendus de la formation sur Mon Master restent centrés sur la Russie :
« Attendus linguistiques : maîtrise de la langue française, écrite et orale (C1) ; maîtrise de la langue russe, écrite et orale (B1) ; maîtrise minimale de l’anglais. La connaissance, même élémentaire, d’une seconde langue slave (ukrainien, polonais, serbo-croate ou tchèque) est un atout… Posséder une culture de base sur le monde russe et/ou est-européen ».

La maîtrise de la langue russe est obligatoire, tandis que les autres langues slaves sont facultatives. En outre, la formulation « monde est-européen » reste floue. La Hongrie, la Roumanie ou la Moldavie y sont-elles incluses du fait qu’elles se situent dans l’est de l’Europe, bien que non slaves ? À l’inverse, la Tchéquie et la Slovaquie y sont-elles incluses parce qu’elles sont slaves, bien qu’elles se trouvent en Europe centrale ?

Photo: Wikimedia

Université Bordeaux Montaigne. Photo: Wikimedia

Dans la présentation de cette formation, on distingue « des cultures et des sociétés est-européennes, centre-européennes et balkaniques », ce qui témoigne d’une volonté de donner de la visibilité aux différences importantes au sein du groupe des pays slaves. Cependant, sur le site web, nous voyons que la licence de russe est un prérequis obligatoire. Ceci semble être une tendance commune aux masters d’études slaves.

Le contenu de ce master tente d’être équilibré. Toutefois, en M1, le premier semestre est composé pour moitié de cours dédiés au monde et à la culture russes (15 crédits). Selon les options choisies, il est possible d’avoir jusqu’à 19 crédits sur 30 consacrés à des sujets liés à la Russie. Au deuxième semestre, il y a 12 crédits portant sur l’Europe orientale, centrale et balkanique. C’est quantitativement moins que la part accordée à la Russie et, compte tenu du nombre de pays concernés par cette zone géographique, c’est peu de crédits pour un tel ensemble de cultures et de langues. En M2, il est plus difficile de calculer la répartition des cours, car elle dépend des parcours et des options choisies. Finalement, LLCER Études slaves de Bordeaux fait une belle tentative pour dépasser les études russes et nous apprécions la possibilité de choisir l’ukrainien comme deuxième langue slave. Néanmoins, les antécédents de cette formation transparaissent malgré cette bonne volonté, avec une prédisposition persistante pour le russe et la Russie.

Conclusion

En faisant cette analyse, nous voulions voir comment sont étudiés les pays slavophones, y compris l’Ukraine, dans le contexte actuel. Nous avons remarqué que cet espace académique reste fortement russifié. Il manque des nuances et de la reconnaissance des différences intrinsèques entre les diverses cultures que recouvre le terme « slave ». Certes, l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine en 2022 a suscité des tentatives d’amélioration et d’inclusion des civilisations autres que la civilisation russe. En revanche, ces processus ne peuvent se limiter à un simple changement de dénomination sans restructuration du contenu. Il vaudrait mieux que ce qui est russe reste appelé « russe » et que le mot « slave » ne serve pas à dissimuler un « monde russe » afin d’être plus politiquement correct. Nous préférerions que des termes plus précis soient utilisés afin de mieux représenter la diversité des pays slavophones.

Notre but est également de montrer que nous avons dépassé l’étape des études slaves qui appliquent par extension les perspectives et le contexte russes pour comprendre une multitude de cultures et de civilisations. Les études slaves doivent s’émanciper pour devenir de véritables études polonaises, bulgares, ukrainiennes, etc. Ces civilisations sont bien plus riches que ne le laissent penser les idées reçues. Il est impossible de toutes les faire entrer dans l’idée de « monde slave ». Pour reprendre les termes de Karel Havlíček cités par Kundera dans Un Occident kidnappé : « Les Russes aiment appeler slave tout ce qui est russe pour pouvoir plus tard nommer russe tout ce qui est slave ».

Le dossier est préparé par

Autrice du texte:

Iuliya Tryguba

Éditrice d'images:

Anna Domanska

Coordinatrice d'Ukraïner en français:

Olga Gavrylyuk

Responsable de contenu,

Coordinatrice des gestionnaires de contenu:

Kateryna Yuzefyk

Responsable des opérations chez Ukraїner International:

Iryna Stepaniak

Rédacteur en chef d'Ukraïner International:

Christopher Atwood

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